D'Haïti au Collège Laflèche, le français qui nous lie
Dans le cadre de la Semaine de la Francophonie, le SANA de Trois-Rivières a tenu son concours littéraire annuel, un événement qui donne la parole aux personnes immigrantes de la région de la Mauricie, dont le français n’est pas la langue maternelle.
Ce concours vise à célébrer la richesse des parcours, la diversité des expériences et le lien unique que chacun entretient avec la langue française. Les textes soumis sont évalués de façon anonyme selon plusieurs critères, dont la qualité de la langue, le respect du thème, l’originalité et la maîtrise du format.
C’est avec fierté que nous vous présentons le texte de Fenelson Desantus, étudiant international en Éducation spécialisée au Collège Laflèche, récipiendaire du 3e prix dans la catégorie littéraire.
Son récit, à la fois touchant et sincère, témoigne d’un parcours marqué par la résilience, l’expression de soi et l’attachement à la langue française.
Remerciements : Panser les maux avec les mots
Avant de vous laisser découvrir ce récit, je tiens à exprimer ma profonde gratitude. Ce texte, qui retrace mon voyage d’Haïti jusqu’aux bancs du Collège Laflèche, n’aurait pas la même résonance sans le soutien précieux qui m’a entouré.
Comme le disait si justement le dramaturge grec Eschyle : « Les mots sont des médecins pour l’esprit malade. » Cette pensée habite chaque ligne de mon texte, car elle guide mon rêve de devenir éducateur spécialisé. En choisissant cette voie, j’ai fait mienne la parole de Georges Bernanos : « On ne subit pas l’avenir, on le fait. » Je ne voulais pas subir l’exil, mais bâtir un pont entre mes deux cultures.
Je souhaite remercier chaleureusement mes amis, Rozen Fotso, Victor Yong , Abdoulaye Ba, Annie Francesse Jean François et Omar Kobar, qui m’ont accompagné lors de la cérémonie de remise des prix à l’hôtel Delta. Votre présence à mes côtés, ainsi que votre foi inébranlable en mes capacités, ont été une force immense. Merci d’avoir toujours cru en moi.
Un merci tout à fait spécial et ému s’adresse à ma fameuse professeure de littérature, Daphné Sarazin. Elle m’a non seulement accompagné physiquement à cette cérémonie, mais sa confiance constante a nourri ma progression littéraire et stimulé mon esprit créatif, me permettant de transformer mes émotions brutes en un français qui nous unit.
D’Haïti au Collège Laflèche, le français qui nous lie
Pour la toute première fois,j’ai atterri à Montréal. Je n’ai pas seulement changé de pays, j’ai changé de saison. J’ai quitté le printemps perpétuel d’Haïti, où la température flirte constamment avec les 30 degrés et où le «kompa» dicte le rythme des coeurs, pour le printemps timide du Québec, où la neige fond à regret et où le silence de la nature est encore palpable. Dans ma valise, il y avait plus que des vêtements : il y avait la chaleur de mon île, la saveur du griot, et surtout, mes deux langues. Le créole, ma langue maternelle, celle de mes émotions brutes et de mes rires spontanés. Et le français, appris sur les bancs d’école, un français littéraire, celui de nos poètes et de nos livres d’histoire, que je croyais être un passeport universel.
Mon arrivée en Mauricie fut un choc, un doux vertige. Le français que je portais en moi, si fier et si structuré, a rencontré celui d’ici. Un français vivant, rapide, qui roulait les «r» et s’habillait d’expressions imagées. «Bienvenue», «pantoute», «tiguidou». Mon accent, qui en Haïti était simplement ma voix, est devenu ici une signature, une mélodie qui racontait mon origine avant même que j’aie pu me présenter. Au début, ce décalage était une source de gêne. J’avais peur que mon intonation, si différente, ne trahisse une maîtrise imparfaite, alors qu’en réalité, elle ne faisait que raconter la richesse de mon héritage.
Puis est venu le projet qui a donné un sens à ce nouveau départ : le Collège Laflèche, en éducation spécialisée. Mon rêve. Aider les autres, accompagner, réparer. Mais pour panser les maux avec des mots, il fallait d’abord que je maîtrise pleinement la langue dans toutes ses nuances. Le français n’était plus seulement un sujet d’étude, il devenait l’outil principal de ma future profession, le pont que j’allais devoir construire chaque jour entre moi et une personne en besoin. Cette prise de conscience a tout changé. Chaque cours, chaque conversation avec un professeur ou un camarade de classe est devenu une occasion précieuse de m’approprier ce français québécois, de le faire mien.
C’est là que la magie a opéré. En classe, j’ai découvert que la langue qui nous unit n’est pas une langue uniforme, mais une langue qui a de la place pour tous les accents. Mes camarades, curieux, me posaient des questions sur Haïti. En retour, ils partageaient avec moi leur réalité. Le français est devenu notre terrain de jeu, notre espace de rencontre. Je leur ai parlé de la résilience de mon peuple, de la signification du 1er janvier, de notre soupe *joumou*. Eux m’ont initiée à la poutine, aux légendes du Rocher Percé et à l’art de survivre à un hiver qui n’en finit plus.
Dans ce partage, nos langues se sont enrichies. Je me suis surpris à utiliser des expressions d’ici, à sentir mon phrasé s’assouplir. Mais je n’ai pas abandonné mon héritage. Au contraire, j’ai appris à les marier. Je peux penser en créole à la chaleur de *lakay* (chez moi) et l’exprimer en français avec une justesse nouvelle. Je peux analyser un concept psychologique avec la rigueur du français académique, tout en gardant dans ma voix la chaleur de mes origines.
Le français, pour moi, n’est plus seulement la langue de l’école ou la langue de l’autre. Il est devenu notre langue. C’est la langue qui me permet de comprendre les subtilités d’un plan d’intervention au collège, et c’est aussi celle qui me permet de rire aux éclats avec mes nouveaux amis. C’est le ciment qui lie mon passé haïtien à mon avenir québécois. C’est le fil qui connecte mon désir d’aider à ma capacité à le faire.
En choisissant l’éducation spécialisée, j’ai choisi un métier de communication et d’empathie. Et j’ai compris que la langue française, dans sa diversité, est le plus bel outil pour y parvenir. Elle nous unit non pas en effaçant qui nous sommes, mais en nous donnant un espace commun pour le partager. Demain, en tant qu’Éducateur, je parlerai ce français riche de mon parcours, un français qui porte en lui le soleil d’Haïti et l’espoir de la Mauricie, prouvant que la plus belle façon de s’unir est de commencer par s’écouter.
Fenelson DESANTUS
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